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Le discours autour des « petits gestes qui sauvent la planète » : une rhétorique utile aux industries polluantes ?

Depuis la crise pétrolière de 1973 et son célèbre slogan « chassez le gaspi », il était devenu fréquent d’entendre, en matière d’écologie, divers appels au changement de comportement individuel : éteignez la lumière en sortant d’une pièce, triez et recyclez vos déchets, utilisez des sacs réutilisables, préférez les douches aux bains…

Mais peut-être par fatigue face à ces injonctions, ou peut-être par découragement devant la lenteur des changements, il est depuis quelques années de bon ton d’opposer les actions individuelles et les actions collectives ou politiques, voire de mettre en doute leur bien-fondé. Insister sur les « petits gestes » ne reviendrait-il pas à dédouaner les grands pollueurs ? Ne serait-ce pas une manipulation pour détourner l’attention et leur permettre de continuer dans une certaine forme d’inaction climatique ou, en tous cas, d’engagement très insuffisant dans la lutte contre le changement climatique et la pollution ?

À l’appui de cette thèse, les reprises en boucle par certains leaders d’opinion, écologistes en tête, d’un chiffre : les gestes individuels ne représenteraient que 25 % des leviers de réduction des émissions de CO2, le reste étant du niveau collectif/politique. Mais le vrai chiffre est plutôt de 45 % si on lit bien l’étude du cabinet Carbone4 sur laquelle repose cette affirmation. Seulement, il faut lire les études de manière complète…

Pour notre part, nous voyons quatre raisons pour lesquelles les « petits gestes » incrémentaux vers des comportements sains sont absolument clés dans la bataille pour le maintien d’une planète vivable pour nous-mêmes et les générations suivantes. Ce sont : l’engagement, l’exemplarité, l’efficacité propre et l’efficacité indirecte de ces décisions individuelles.

Tout d’abord, les « petits gestes » sont facteurs d’engagement personnel dans la durée. Économiser l’eau, trier ses déchets, mais aussi limiter sa consommation de viande, réduire au strict minimum ses déplacements en avion, ne plus voyager seul en voiture, mais transporter au moins une autre personne, se nourrir à partir de circuits courts, préférer le vélo pour les trajets de proximité, etc., c’est à chaque fois ancrer et renouveler sa conviction que le changement est possible. Pour avoir leur efficacité maximale, ces gestes devraient être accompagnés d’un calcul d’empreinte carbone personnelle, afin d’orienter sa consommation et de réduire au maximum son impact. Seul ce qui se mesure s’améliore, dit-on dans les cours de management…

Deuxièmement, chaque « petit geste » est l’occasion d’afficher et propager un changement de comportement. Si une personne que nous respectons nous explique qu’elle n’avait pas d’abord réalisé son impact négatif sur l’environnement, mais qu’elle change à présent ses habitudes, cela a un impact immédiat sur nous. Nous nous mettons à réfléchir et nous avons de bonnes chances de faire comme elle. Or, nous avons tous une influence bonne ou mauvaise, sur notre environnement personnel, familial, amical ou professionnel. C’est ce qu’on appelle la vertu de l’exemplarité. Les bonnes influences permettent une propagation du changement par une sorte de réaction en chaîne ; et ceux qui n’y participent pas contribuent à étouffer cette propagation.

Plus important encore, les « petits gestes » ont une efficacité propre. Comme on l’a dit plus haut, il semble que 45 % des enjeux du réchauffement climatique en dépendent. On ne pourrait donc pas se passer de leur apport. Mais il est probable que leur impact soit encore plus élevé. Dans une expérience de psychologie sociale marquante portant sur 30 000 volontaires, Dan Ariely, professeur de psychologie et d’économie comportementale à l’université Duke, démontrait que les 18 000 « petits tricheurs » avaient détourné 240 fois plus d’argent que les 12 grands délinquants que contenait cette cohorte de 30 000 volontaires.

L’impact de l’inaction ou au contraire de l’engagement individuel est sans doute plus élevé que le calcul ne le montre, car les institutions et les grandes organisations sont bel et bien conduites par des individus, qui projettent leurs valeurs, ou leurs démissions, dans les choix politiques et stratégiques des entités qu’ils dirigent ou contribuent à diriger. De plus, les changements de comportement ont un effet sensible lorsqu’ils tendent à se généraliser. Ainsi, la crise de l’immobilier tertiaire est directement le résultat d’une désaffection pour le travail au bureau : télétravail, semaine de quatre jours ou autre modalité, les choix de millions de personnes et de dizaines de milliers d’entreprises ont conduit, selon l’indicateur de référence ImmoStat publié par BNP Paribas Real Estate, à un effondrement de 39 % de la demande placée en Île-de-France sur un an (publication de mars 2023).

Enfin, et c’est finalement le fait majeur, les « petits gestes » participent à un cercle vertueux. En démocratie, les politiques qui prennent le contre-pied de leur électorat n’ont qu’une espérance de survie (politique) limitée. Pour qu’ils prennent des décisions, il est nécessaire qu’ils puissent entrer en résonance avec une demande sociale, émanant de groupes suffisamment significatifs (sans nécessairement être majoritaires) dans l’électorat. C’est ce qu’on appelle le point de bascule social.

À leur tour, sans un cadre légal et réglementaire mis en place par les politiques, les entreprises, soumises à la rudesse de la concurrence, ne peuvent pas prendre énormément d’initiatives, en tous cas pas de l’ampleur nécessaire pour combattre efficacement le réchauffement climatique – même si, pour une partie d’entre elles, elles sont également sensibles aux nouvelles aspirations de la population. Engagées dans une politique forte de RSE, les entreprises vont à leur tour convaincre d’autres individus et surtout pouvoir fournir au public les produits sains, décarbonés et à faible empreinte sociale et environnementale dont le public « engagé » a précisément exprimé le besoin.

En conclusion, il nous paraît particulièrement risqué et infondé d’opposer « petits gestes » et grandes options politiques ou stratégiques. Les deux participent d’une dynamique qui peut déboucher sur des changements spectaculaires, inaccessibles à l’un comme à l’autre pris séparément. Il est crucial de le comprendre et de créer cette dynamique qui seule permettra de réduire significativement la pollution et de freiner suffisamment énergiquement le réchauffement climatique. Oui, chaque geste compte, ou plutôt chacun compte et doit faire sa part à son niveau sans rejeter la responsabilité d’agir sur autrui. »

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Antoine Jaulmes est consultant en éthique et stratégie d’entreprise, fondateur du cabinet Ethique Pratique Conseil. Ingénieur des Mines, ancien directeur d’usine et vice-président R&D pour les Véhicules Utilitaires au sein du Groupe PSA (Stellantis), engagé de longue date dans les questions d’éthique et de dynamique de changement, il a contribué dès 1996 à la revue Entreprise Ethique et présidé de 2012 à 2018 le Conseil de la Fondation suisse CAUX-Initiatives et Changement.

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Expert-comptable et commissaire aux comptes, Insead, IMD Lausanne, analyste financier diplômé de la SFAF, Stéphane BELLANGER enseigne régulièrement depuis 2014 l’audit, les normes internationales de comptabilité, la comptabilité de gestion ou l’évaluation et la finance d’entreprise. Il est également auteur d’ouvrages, expert et partenaire d’incubateurs d’écoles de commerce et de management. Sa marotte est la déontologie et l’éthique

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