
« Donald Trump rend un grand service à la transition énergétique, à son corps défendant ! » Jean-Marc Jancovici ne mâche pas ses mots dans un entretien accordé au Monde, cité en avril 2026 à l’occasion de la publication du plan robuste de The Shift Project (1). Le constat qu’il dresse est presque cocasse : ce n’est ni la COP21, ni les rapports du GIEC, ni des années de pédagogie qui ont fait bouger les lignes, mais un conflit géopolitique.
Le 28 février 2026, une offensive américano-israélienne frappe l’Iran. En représailles, Téhéran verrouille le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole brut mondial. S’ensuivent cinq mois d’un jeu de yoyo sur le baril dont plus personne ne sait lire la courbe : blocage, protocole d’accord en juin, re-verrouillage début juillet, négociations en août. Pendant ce temps, à la pompe, l’aiguille ne joue pas : le 16 juillet 2026, le gazole atteint 2,028 € le litre en moyenne nationale, après une hausse de 9 centimes en une seule semaine (2).
Fait intéressant à noter: le seuil qui avait mis le feu aux ronds-points en 2018 se situait plutôt autour de 1,45 à 1,52 €/litre (3) soit nettement en dessous des niveaux actuels. Autrement dit, en valeur nominale, les Français encaissent aujourd’hui un choc plus violent qu’en 2018, sans (pour l’instant) de mobilisation sociale comparable. Le contexte politique a changé ; le porte-monnaie, lui, souffre toujours autant.
Et là, quelque chose bascule. En juillet 2026, les véhicules 100 % électriques représentent 35 % des immatriculations françaises, soit 44 376 voitures, en hausse de 127 % sur un an (4). Sur les sept premiers mois, la part de marché s’établit à 29 %. Restons lucides sur notre place au classement : en mai 2026, la Norvège était à 97,8 % et le Danemark à 78,7 % (5). Mais pour un pays qui boudait ostensiblement cette technologie il y a dix-huit mois, le virage est spectaculaire.
Alors, pourquoi ce revirement ? Est-ce un simple arbitrage de coût au kilomètre, une réaction de portefeuille qui s’inversera au premier baril à 60 dollars ? Ou vient-on de fissurer le plafond de verre d’une désinformation vieille de plus de vingt ans ? La canicule hexagonale de juin, la plus intense jamais mesurée, y est-elle pour quelque chose ? Ou bien, plus prosaïquement, assez de Français connaissent-ils désormais personnellement un électromobiliste pour ne plus avoir besoin qu’on leur explique ? Regardons cela de plus près…
Un peu d’histoire s’impose (encore)
Les lectrices et lecteurs fidèles connaissent mon obsession : pour comprendre un sujet, il faut en étudier la genèse, le contexte. Et rappelons-le une fois de plus, la voiture électrique n’est pas une nouveauté. Charles Jeantaud commercialise sa Tilbury électrique en 1881, trois ans avant le premier brevet de véhicule thermique. En 1899, la première automobile de l’histoire à franchir les 100 km/h de l’histoire humaine, La Jamais Contente, est 100 % électrique. Au tournant du siècle, les taxis new-yorkais et londoniens roulent aux électrons.
Puis la messe est dite en une poignée d’années. La Ford T arrive en 1908 et industrialise la voiture à essence. En 1912, Charles Kettering invente le démarreur électrique et supprime d’un coup le dernier avantage confort de l’électrique versus la manivelle. La même année, une voiture à essence se vend environ 650 dollars quand une électrique en coûte 1 750 (6). Ajoutez un pétrole texan abondant et bon marché, et l’affaire est pliée.
Force est de constater que le point de bascule a été : le prix. Un écart de coût, une commodité d’usage, une énergie fossile qui paraissait infinie. La technologie « low tech », peu de pièces, peu de pannes, a perdu contre une technologie complexe mais nourrie à l’énergie la moins chère de l’histoire humaine.
Ce qui rend 2026 fascinant, c’est que le match se rejoue exactement à l’envers. Le pétrole redevient cher, volatil et politiquement piégé. Et l’électron, lui, reste stable et produit à 92 % de façon très peu carbonné dans l’Hexagone. La vie est un cycle…
Vingt ans d’intoxication, et un talon d’Achille
Car il faut le nommer : l’ « électrique bashing » est une industrie. En 2020 déjà, le documentaire À contresens :Voitures électriques, la grande intoxication, réalisé par Jérôme Piguet avec l’ingénieur Marc Muller et le journaliste Jonas Schneiter, partait vérifier une à une les affirmations qui circulaient (7). Résultats de terrain : pas d’enfants dans les mines de cobalt industrielles exploitées par les fabricants de batteries; 95 % des composants d’une batterie recyclables chez Umicore; et, moment savoureux, une Renault ZOE démontée qui ne contient aucune terre rare…(Celle du tableau de Mendeleïev, à ne pas confondre avec les nimerais rares) quand la Fiat Punto thermique voisine, elle, en contient dans son pot catalytique, comme 100 % de ces derniers. Qu’on se le dise.
La désinformation a foisonné sur les réseaux sociaux et les médias ces dernières années. À l’été 2024, TF1 enchaîne les reportages à charge, dont un comparatif de trajet où la voiture électrique est comparée à ses homologues thermiques et hybrides. La seule à débuter le trajet test avec 50 % d’énergie est (bien sûr) la VE et elle tombe sur une borne en panne car le journaliste n’a pas programmé l’ordinateur de bord… mauvaise foi quand tu nous tiens. Saisie par des téléspectateurs, l’Arcom examine le dossier : elle ne retient pas de manquement formel, mais fait part à la chaîne de l’émoi suscité et l’invite à traiter les questions d’écologie « avec toute la rigueur et la mesure requises » (8). Pas de sanction, donc. Mais quand le régulateur doit écrire à la première chaîne de France sur le traitement d’une motorisation, le signal en dit long. Rebelote le 2 juillet 2026 sur France 2 : un journaliste part de Paris pour Les Sables-d’Olonne au volant d’une citadine électrique peu à l’aise sur autoroute, divise volontairement par deux sa vitesse de recharge sur une borne rapide, puis s’arrête sur une borne lente incompatible avec sa voiture. Bilan : 2h09 de charge, quand une stratégie optimisée en aurait pris 40 minutes(9).
Sauf que la désinformation sur la voiture électrique souffre d’une faiblesse structurelle : elle est vérifiable dans la vraie vie. On peut raconter longtemps ce que l’on veut sur une centrale nucléaire ou une chaîne d’approvisionnement en lithium, peu de gens iront vérifier. Mais on ne peut pas raconter longtemps qu’une VE n’est pas faite pour les longs trajets de vacances quand un million et demi de Françaises et Français en conduisent une tous les jours.
C’est là, à mon sens, le vrai basculement de 2026. Les « points négatifs » martelés pendant vingt ans se heurtent frontalement à l’expérience des propriétaires et ce sont désormais les Français eux-mêmes qui font le travail de débunkage, à la machine à café, au repas de famille, sur le parking du supermarché. La Fédération FFAUVE a d’ailleurs mis cet arsenal à disposition de tous : son livret Mythes et légendes de la voiture électrique, édition 2026, démonte trente-trois idées reçues(10).
Les chiffres de satisfaction expliquent le reste : 97 % des automobilistes français passés à l’électrique se déclarent satisfaits selon l’étude SIXT/IFOP, 93 % selon l’enquête Avere-France/Ipsos, et ne reviendraient pas au thermique. Essayer, c’est l’adopter.
Une bascule, et deux bonnes nouvelles
Restons honnêtes : une partie de l’envolée de juillet tient au retour du leasing social, lancé le 16 juillet 2026 avec 50 000 véhicules et des loyers pouvant descendre à 200 € par mois. Les détracteurs y verront une part de marché « artificielle ». Sauf que le dispositif accélère une dynamique engagée dès l’automne 2025, il ne la crée pas. Et le fait marquant est ailleurs : les particuliers représentent désormais près de la moitié des immatriculations électriques. Ce n’est plus un marché de flottes et de militants.
On nous disait que les français étaient réfractaires aux VE. Alors qu’il fallait juste produire autre chose que des chars d’assaut cubiques de 2,2 tonnes à 87000€, diront certains.
En langage de diffusion des innovations, nous ne sommes plus dans le pic d’attentes ni dans le fameux « gouffre » des 16 % d’adoption (courbe de Hype): nous sommes entrés dans la majorité précoce, cette zone où l’achat cesse d’être un acte de conviction pour devenir un calcul de bon sens. Les modèles ont leurs limites, mais celui-ci décrit assez bien ce que montrent les courbes.
Et c’est une excellente nouvelle sur deux fronts.
Le pouvoir d’achat d’abord : tous coûts intégrés, une voiture électrique permet aujourd’hui d’économiser plus de 1 500 € par an, et un modèle de segment B peut être amorti en trois ans aides comprises. L’entretien coûte 30 % de moins qu’une essence et 60 % de moins qu’un diesel, une vingtaine de pièces mobiles contre plus de deux cents. Ajoutons-y la possibilité de faire durer ces voitures : le premier e-garage de France, REVOLTE, répare les packs batteries au module près plutôt que de les remplacer, et défend l’idée d’un véhicule qui conserve sa valeur d’usage pendant cent ans. La sobriété devient enfin désirable.
La décarbonation ensuite : sur l’ensemble du cycle de vie (sortie de l’usine vers la casse), l’ADEME établit que l’électrique divise par trois les émissions de gaz à effet de serre par rapport à son homologue thermique (11), et Transport & Environment monte jusqu’à un facteur cinq au kilomètre avec le mix français, la dette carbone de fabrication étant remboursée dès 20 000 km même avec une batterie produite en Chine.
Il fallait bien cela. Car pendant que nous discutions autonomie et bornes, la France a vécu du 17 au 30 juin 2026 une canicule sans précédent : 72 départements en vigilance rouge, du jamais-vu depuis la création du dispositif en 2004, et une température moyenne nationale sur 24 heures franchissant pour la première fois les 30 °C, devant le sinistre record d’août 2003 (12). Le réel, lui aussi, a fini par entrer dans le débat. La france touche les sujets RSE & ODD de bout des doigts mais de plein fouet.
Alors non, remplacer 40 millions de voitures thermiques par 40 millions de voitures électriques ne sauvera personne, 3ans que je le clame dans mes conférences. La vraie question reste celle de la mobilité juste, plus légère,sobre, efficiente et soutenable. Mais une bascule culturelle est en train de se produire sous nos yeux, et les détracteurs, eux, se font remarquablement discrets depuis janvier, au même niveau que les climatosceptiques depuis juin.
2026 ne restera peut-être pas comme l’année où la voiture électrique a gagné, mais comme celle où elle a cessé d’avoir à se défendre. Voilà ce qu’est une année zéro : non pas le début de l’histoire, mais le moment où l’on arrête enfin de débattre du départ pour parler sérieusement de la destination. La route est encore longue, mais pour une fois, elle est éclairée.
Notes
(1) Jean-Marc Jancovici, entretien au *Monde*, cité dans TIME France, « Face aux crises contemporaines, The Shift Project livre un plan « robuste » en 20 points pour l’économie », 14/04/2026 : https://www.timefrance.fr/climat/face-aux-crises-contemporaines-the-shift-project-livre-un-plan-robuste-en-20-points-pour-leconomie/
(2) Prix-carburant.eu, relevés du 16 juillet 2026 compilés depuis prix-carburants.gouv.fr — https://prix-carburant.eu/article/gazole-flambe-depasse-2-euros-juillet-2026 (données officielles : https://www.prix-carburants.gouv.fr )
(3) France 3 Occitanie / Franceinfo, « Hausse du prix des carburants : sept ans après les Gilets jaunes, une mobilisation citoyenne massive est-elle encore possible ? », 19/04/2026 : https://france3-regions.franceinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/hausse-du-prix-des-carburants-sept-ans-apres-les-gilets-jaunes-une-mobilisation-citoyenne-massive-est-elle-encore-possible-3336011.html
(4) L’Argus, « Marché automobile : l’électrique affiche une part de marché record en juillet 2026 », d’après les données PFA — https://www.largus.fr/pros/actualite-automobile/marche-automobile-lelectrique-affiche-une-part-de-marche-artificiellement-haute-en-juillet-2026-40001208.html
(5) Moniteur Automobile, ventes de VE en Europe, mai 2026 — https://www.moniteurautomobile.be/actu-auto/marche/ventes-ve-europe-mai-2026-record-historique.html
(6) Gilles Garel (Cnam), « Les débuts prometteurs de la voiture électrique au XIXᵉ siècle », The Conversation, juin 2026 — https://theconversation.com/les-debuts-prometteurs-de-la-voiture-electrique-au-xix-siecle-283821
(7) Avere-France, « À contresens : le film anti fake-news sur la voiture électrique », 16 novembre 2020 — https://www.avere-france.org/a-contresens-le-film-anti-fake-news-sur-la-voiture-electrique/
(8) Automobile-Propre, « Après les reportages de TF1 sur la voiture électrique, le gendarme de l’audiovisuel réagit », novembre 2024 — https://www.automobile-propre.com/articles/apres-les-reportages-de-tf1-sur-la-voiture-electrique-le-gendarme-de-laudiovisuel-reagit/
(9) Les Voitures, « Voitures électriques : France 2 épinglée pour un reportage truffé d’erreurs », 06/07/2026 : https://lesvoitures.fr/voitures-electriques-france-2-reportage/
(10) FFAUVE, Mythes et légendes de la voiture électrique, édition 2026 — https://www.ffauve.org/wp-content/uploads/2025/12/eBook-Mythes-et-legendes-du-VE.pdf (coûts p. 5 et 11 ; bilan carbone p. 8 ; satisfaction p. 38 ; réparation des batteries p. 30)
(11) ADEME, « Le véhicule électrique : une batterie de taille raisonnable assure une pertinence climatique et économique », octobre 2022 — https://presse.ademe.fr/2022/10/mondial-de-lautomobile-lademe-publie-son-avis-sur-le-vehicule-electrique-une-batterie-de-taille-raisonnable-assure-une-pertinence-climatique-et-economique.html
(12) Météo-France, « Bilan climatique de juin 2026 : le mois de juin le plus chaud jamais enregistré » — https://meteofrance.com/presse/bilan-climatique-de-juin-2026-le-mois-de-juin-le-plus-chaud-jamais-enregistre
(12) Météo-France, « Bilan climatique de juin 2026 : le mois de juin le plus chaud jamais enregistré » — https://meteofrance.com/presse/bilan-climatique-de-juin-2026-le-mois-de-juin-le-plus-chaud-jamais-enregistre

Sébastien BOLLE est président de l'association RESO2D. Structure engagée dans la pédagogie de la RSE, des ODD auprès des citoyennes et citoyens.
Au quotidien, chargé de mission ESG, il a à cœur d'accompagner les changements de modèles. Vacataire à l'école centrale de Nantes, il partage quelques clés pour un monde durable auprès des jeunes publics. Il anime des conférences sur le territoire nantais où il est ambassadeur de la plateforme RSE depuis 11 ans.


