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Michèle Finck, la mémoire et ses phrasés

Michele Finck © Laurent Réa

Laurine Rousselet : Chère Michèle, dans le livre vivre, écrire, dialogues sur la poésie (Le Bateau Fantôme, 2025), le dialogue que tu mènes avec Pierre Dhainaut interroge le thème de la mémoire. Trois mémoires illuminent. Quelles sont-elles ? Comment se retirer en elles pour s’amener ? Au fil de tes écrits (livres), quel rapport entretiens-tu avec chacune d’entre elles ? Te sens-tu mobilisée autrement ? Enfin, ta formule « mise en résonance » souffle le plus finement sur ton travail de poète. Vers où marches-tu, ce lieu qui aspire à un corps-à-corps avec l’innocence ?

Michèle Finck : Merci beaucoup, chère Laurine, pour tes questions si attentives et inspirées. Tu comprends très finement qu’à l’origine de ma poésie il y a l’expérience de la mémoire, comme le suggère le titre de mon poème le plus ancien, que j’ai gardé dans mon premier livreL’ouïe éblouie: « Mémoire ». La poésie est d’abord pour moi un acte de mémoire. En allemand (je suis bilingue), le mot «Gedicht» (poème) et le mot «Gedächnis» (mémoire) sont reliés par la profondeur de leur matière sonore et ce lien est vital dans mon expérience de la poésie. Dans «Gedicht» (poème) il y a aussi «dicht» (dense). Le poème est ce qui fait œuvre de densité et il puise cette densité pour une part importante dans la mémoire, ou dans ses grumeaux concassés par lesquels elle remonte en nous.
Oui, trois mémoires travaillent en moi quand j’écris et je les vis en effet comme des illuminations (au sens rimbaldien de ce terme) intérieures : la mémoire personnelle, la mémoire culturelle et la mémoire historique.
La mémoire personnelle (dépositaire des émotions primordiales en poésie) est la plus importante. C’est elle qui guide la main qui écrit. C’est elle qui fait trembler la main qui écrit et ce tremblement est le sceau même de l’authenticité. La mémoire personnelle est abouchée à l’enfance. L’un des risques encourus par le poète qui travaille sur le terreau de la mémoire personnelle est l’idéalisation de l’enfance. Dans chaque livre, j’ai lutté contre cette idéalisation, j’ai essayé de faire que les souvenirs d’enfance se décantent un à un. De cette décantation seulement peut naître le poème.
La mémoire culturelle est importante dans mes poèmes. Elle a plusieurs sources : la mémoire littéraire (où pour moi la poésie étrangère, que je lis la plupart du temps en langue originale, est au moins aussi importante que la poésie française) ; la mémoire musicale (qui est beaucoup pour moi une mémoire du corps car, quand je joue au piano, c’est le corps tout entier qui se souvient de la partition) ; la mémoire artistique (qui inclut la peinture, le cinéma et la danse). J’écris avec cette mémoire culturelle que je le veuille ou non. J’écris avec en moi la mémoire de la poésie romantique allemande, de la musique de Schubert, des tableaux de Schiele, des films de Bergman, des chorégraphies de Pina Bausch et Carolyn Carlson. Même s’il n’y a aucune référence à ces œuvres totalement intériorisées, le matériau mémoriel sculpte ce que j’écris. Tout cela existe dans mes poèmes à l’état de strates géologiques superposées qui peuvent être si profondes que je ne les identifie pas forcément quand j’écris. Je suis écrite par la mémoire personnelle et culturelle autant que j’écris avec leurs matériaux. Le risque que la mémoire culturelle fait courir au poème est grand : rien de pire qu’un poème saturé de mémoire littéraire et artistique ! Là aussi il faut lutter à mains nues, au corps à corps avec la mémoire culturelle pour que ne reste d’elle que des noyaux en fusion. Comme la mémoire personnelle, la mémoire culturelle doit se décanter. La décantation est une condition sine qua non du poème pour moi. C’est seulement quand le poème s’est décanté de toutes boursouflures de la mémoire personnelle et culturelle qu’il peut chanter à voix nue.
La mémoire historique aussi agit dans la mise au monde d’un poème. Je suis née en Alsace où la mémoire des guerres mondiales est encore à vif, par exemple dans le problème linguistique. Écartelé entre les trois langues (français, allemand, alsacien) mon père, l’écrivain Adrien Finck, souffrait d’un mutisme profond. J’ai combattu ce mutisme en décidant de traduire son récit paru en Allemagne, Der Sprachlose, L’Homme sans langue (Arfuyen, 2025). Plus en profondeur encore, je crois que dans chacun de mes poèmes, jusque dans L’arrière-silence, je me bats contre le mutisme de mon père.
Encore faut-il dire que si chaque poème compose avec ces trois mémoires, personnelle, culturelle et historique, j’écris fondamentalement avec une autre force qui pétrit la glaise de ces mémoires à sa guise : j’écris avec l’inconscient, qui s’immisce dans chacune de ses mémoires, au point parfois de les déformer, de les distordre même. Pas de poésie sans dictée de l’inconscient, au point que parfois les souvenirs sont presque méconnaissables mais par là- même authentiques. Il faudrait dire aussi que, grâce à l’inconscient, la poésie est également traversée par ce que je voudrais appeler la mémoire transpersonnelle, outre-personnelle qui agit sur le poème. C’est elle qui permet au poème de rejoindre l’archaïque, l’ancestral sans lesquels il n’y a pas poésie.
De mon livre vivre, écrire/ dialogues sur la poésie, tu retiens aussi, à très juste titre, la notion de « mise en résonance ». Oui, tout résonne sans cesse en moi, mémoire personnelle, culturelle et historique. Mon poème est peut-être avant tout une caisse de résonance. Les trois mémoires ne sont pas seules à résonner dans cette caisse. Y résonnent aussi, primordiaux pour moi, les cinq sens. Les trois mémoires et les cinq sens (avec une exacerbation de l’ouïe) sont comme des gongs (instruments qui m’ont toujours fascinée) qui résonnent dans l’espace du poème. À cette notion cruciale de « mise en résonance », qui définit en effet parfaitement ma poésie, j’en ajouterai une autre : la notion de mise en tension. Pas de poème pour moi sans mise en tension d’éléments contraires. Mise en résonance et mise en tension définissent le poème tel que je le vis et l’écris.
Pour en finir sur la question de la mémoire, je voudrais dire que pour moi elle n’est pas seulement tendue vers le passé. Dans un poème (et c’est un signe distinctif de l’écriture de poésie) je me souviens du passé, certes, mais je me souviens aussi de l’avenir. Il y a, en poésie, une mémoire du futur à explorer au plus profond. C’est par exemple ce qui se passe dans mon premier poème conservé dans mon premier livre : « Mémoire », déjà cité plus haut. Dans ce poème, je me souviens (ce n’est pas la même chose qu’un procédé d’imagination !) de la mort de mes parents qui n’adviendra que beaucoup plus tard.

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Les Entretiens de Laurine Rousselet pour EXPERIMENTAL POETIC

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