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Dominique Steiler, titulaire de la Chaire UNESCO pour une Culture de Paix Economique

Interview Bertrand Coty

Dominique Steiler, vous êtes titulaire de la Chaire UNESCO pour une Culture de Paix Économique à Grenoble École de Management. Parler de paix économique dans le tourment de notre monde actuel n’est-il pas une gageure en soi ?

Il y a plus de quinze années et dans les années suivantes, lorsque nous avons démarré notre réflexion sur la paix économique, nos détracteurs nous disaient : « pourquoi vous occuper de ce sujet ? Tout va bien » Ce regard sur notre condition était déjà parfaitement restreint et limité et semblait, au mieux, ne s’intéresser qu’à ceux qui, privilégiés (comme nous le sommes) semblent n’avoir jamais à s’inquiéter des dérives du monde, ou au pire, faisait montre d’un réel aveuglement.  Quand la crise Covid a démarré, les discours se sont inversés : « ce n’est pas le moment de s’intéresser à la paix, car tout va mal ».

Il fallait donc ne pas s’y intéresser quand tout allait bien ni quand tout allait mal ! Maintenant que la guerre est à nos portes, deux discours se font face. Ceux qui pensent encore qu’il faut gérer la crise et que l’on s’occupera de la paix pour plus tard, et ceux qui au contraire ont compris que la paix est une préoccupation majeure.

Un dernier point ici, certains pensent que l’urgence est uniquement environnementale et climatique. Mais ils sont eux aussi soumis à un effet de halo. Un monde plus chaud sera un monde plus violent. Nous vivons déjà à l’échelle planétaire les conséquences politiques et guerrières de la crise climatique. Ma crainte n’est pas de disparaitre à cause des changements de climat, nous aurons disparu bien avant par les guerres que ces dérèglements auront générées. Il convient donc de choisir la paix comme urgence.

Quelle est la mission de la chaire que vous présidez ?

Si les êtres humains se sont un jour rassemblés pour mettre en commun leur force de travail, c’était avant tout pour tendre vers un mieux vivre ensemble et leur permettre de prendre soin les uns des autres. Nous croyons que l’entreprise et les organisations d’aujourd’hui conservent ce but : produire et renforcer le tissu social de manière durable, pacifique et respectueuse des femmes, des hommes et de la planète. Dans notre vision, les richesses créées ne sont pas une fin en soi. Elles participent aux moyens qui permettront d’atteindre ce but au profit de la société d’aujourd’hui et de demain. En apportant nos compétences, nous nous efforçons de contribuer au développement de la société en établissant une réelle coexistence et des relations apaisées.

La Chaire UNESCO pour une Culture de Paix économique a pour mission de contribuer au développement des connaissances, des pratiques et des formations centrées sur le bien-être au travail, le développement personnel des managers, l’évolution des modes de management et l’appréhension de nouveaux modèles de gouvernance centrés sur les plus hautes valeurs humaines au profit d’une création de richesses durables et partagées favorisant l’épanouissement des entreprises et la paix sociale.

Le cœur de notre mission est de montrer que le paradigme économique actuel, devenu hégémonique, produit des dégâts irréversibles et qu’il est temps de le changer. Il nous faut tout faire pour passer d’un paradigme qui regarde le monde comme un objet d’exploitation à un regard sur le monde comme sujet de relation ; dit de manière triviale et concrète si je produis une chose aussi triviale qu’un bouchon de bouteille, ce n’est pas sa valeur économique qui vaut, mais son utilité sociale, ce n’est pas un bouchon plastique que je tiens en main et que je peux jeter, mais le travail de dizaines de personnes qui ensemble ont œuvré pour faire plus grand qu’elles – et ce bouchon est ce « plus grand que soi » !

Quelles sont les conditions requises, selon vous, pour parvenir à une économie plus pacifiée ?

Quelle vaste question !

  • Accepter que nous soyons «enfermés dans un paradigme qui n’est pas la réalité, mais une représentation… aujourd’hui obsolète et dangereuse.
  • Mettre en œuvre ce qu’il faut pour que ce paradigme change et que le lien, la relation entre l’ensemble des aspects du vivant deviennent le cœur de nos préoccupations – quand une entreprise décide que « pour nos enfants » deviendra son critère de décision pour engager tout nouveau projet, c’est ce qu’elle fait.
  • Accepter que nous ne pourrons pas aller trop vite, car :
    • Le changement provoque toujours des résistances,
    • il nous faut préserver l’économie et l’aider à se repenser… non pas la détruire. Il nous faut un tissu économique performant, qui renforce le tissu social.
    • Accepter d’agir par tous les moyens et les termes
      • À court terme dans les entreprises – changer les comportements et les rapports au partage de la valeur par exemple
      • À moyen terme dans l’éducation supérieure – car si les crises sont dues à l’économie, alors il nous faut changer la formation de nos futurs leaders
      • Dans l’éducation primaire et secondaire, car le modèle actuel ne fait que préparer à un monde de guerre économique
      • Dans le monde politique, sportif, artistique, dans les instances internationales…
  • Par-delà tout cela reconnaitre qu’une seule question vaut au quotidien : « À quel monde voulez-vous contribuer ? » à un monde agressif centré sur le profit comme fin en soi, ou à un monde où le partage et le soin de soi et de l’autre sont la priorité ?

La coopération peut-elle se substituer à la compétition et comment ?

Pour celle-ci, je vais faire court. Notre monde binarise tout le temps, cette question, veuillez m’en excuser, aussi. La compétition a des atouts, la coopération a des atouts. Compétition vient du latin competere, lequel signifie tendre (ensemble) vers un même point. Tout comme « concurrent » se réfère à courir ensemble.

La paix économique ne vise pas un monde idéal, elle nous demande, dans le chaos du quotidien, dans les moments de joie, les moments neutres ou les moments difficiles, à quoi voulons-nous prendre part. Et pour ce faire, une compétence majeure devra être développée – savoir confronter et faire face… parfois à la violence, mais sans violence. Là est tout le défi !

Docteur en management de l’Université de Newcastle, professeur à Grenoble École de Management et titulaire de la Chaire UNESCO « Pour une culture de paix économique ». Il a consacré ses recherches à la transformation personnelle et managériale, la souffrance, le bien-être, la méditation de pleine conscience, la paix et la joie et leur relation à la performance et au vivant. Il est également Research fellow au Center for Theological Inquiry de Princeton, NJ. Ex-officier pilote de chasse de l’Aéronautique navale et coach d’équipes olympiques, il accompagne des managers en France et à l’étranger.

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