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49.3 ou le baiser de la mort à la théorie des parties prenantes

Mesdames et Messieurs les syndicats, il n’y a pas lieu de vous recevoir à l’Élysée. La loi passera en l’état, ou en l’état, selon mon bon vouloir. Or, alors même qu’Armatya Sen, prix Nobel d’économie, avait bien averti sur l’importance de choix publics concertés (L’économie est une science morale), nous avons vu en France le contraire.

Et notre Président de la République de s’offusquer de l’absence de proposition des syndicats sur l’âge de départ à la retraite. En effet, le gouvernement proposait 64 ans. Aucune tentative de négociation des syndicats (selon le Président). Voilà donc notre décor campé, analysons un peu mieux la situation.

Comme notre ami Yoda dirait, dans son immense sagesse naturellement : « tout cela étonnant, il est ». Car de partie prenante tu ne pourras avoir si ne la reconnaît pas comme telle. De dialogue non plus tu ne pourras avoir, si tu ne rencontres pas tes parties prenantes. De satisfaction de tes parties prenantes tu n’auras non plus, si tu ignores quelles sont leurs attentes. Et l’on pourrait du reste ajouter quelques lignes de code au logiciel ou petite notice d’un bon manager public. Mais oui, d’un système de reddition de comptes transparent, tu t’équiperas. D’une situation financière inquiétante, tu ne te voileras pas la face. De transparence tu feras preuve, et de dette hors bilan tu n’auras pas usage, etc., etc.

En somme, Freeman (1984) préconisait la réussite au bout d’un processus de concertation avec les parties prenantes, dans une perspective de création et de partage de valeur. Encore faudrait-il anticiper comment cette valeur demain pourrait être créée, et par qui. ChaGPT ? (Ah oui, j’oubliais, de prospective tu useras, en évitant de recourir à un organisme digne d’un Gosplan).

Et donc, de l’usage d’un article, nous avons vu qu’un vaste mouvement de contestation sociale était né. Ira-t-il s’échouer dans la résignation ? Eh bien, nous avons là un test grandeur nature et fascinant de la théorie des parties prenantes. Justement, observons la suite. Si l’absence de dialogue autour du sujet des retraites débouche sur la sauvegarde du système de retraites par répartition, ce sera une falsification remarquable dans un style purement poppérien de la théorie des parties prenantes. Si en revanche, nous expérimentons à un horizon moyen une nouvelle réforme des retraites, prochain cap 68 ans, alors il faudra peut-être se souvenir des enseignements de cette théorie, inutile pour beaucoup, décorative manifestement pour d’autres.

Dans le vaste projet de reprogrammation de notre management politique et public, gageons qu’un jour l’homo politicus prenne le temps de disposer de conseillers qui ne consultent pas ChatGPT, mais lisent, et découvrent des auteurs comme Sen et Freeman. Grand bien pourrait leur en faire. Mais naturellement, nul n’est contraint de construire un monde meilleur.

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Stéphane Trébucq est professeur des universités, en poste au sein de l'IAE de Bordeaux et de l'Université de Bordeaux, rattaché au laboratoire IRGO - Institut de Recherche en Gestion des Organisations. Il est actuellement responsable du projet RSE en PME, et de l'axe transition écologique au sein du regroupement des laboratoires en sciences de gestion de Nouvelle-Aquitaine. Il est par ailleurs responsable de la chaire capital humain et performance globale, et co-rédacteur en chef des revues classées Recherche et Cas en Sciences de Gestion (RCSG), et Gestion et Management Public (GMP). Il a récemment présidé le conseil scientifique du congrès RSE de la fondation Oïkos et la remise du prix des Immatériels de l'Observatoire des Immatériels. Ses recherches et publications sont consacrées à la RSE et aux nouveaux outils de gestion intégrant les problématiques de durabilité et de performance globale.

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1 COMMENTAIRE

  1. Que je suis d’accord avec toi mon cher Stéphane. J’ai même communiqué au colloque de la Société Québécoise de Science Politique en mai sur le thème : la fabrique de la résignation sociale dans les économies financiarisées : le cas de la France. Il est sain de lire Sen en effet. Je ne l’ai pas lu assez pour prétendre le relire. Crise de la représentativité, demande de plus de démocratie directe (je pense à David Van Reybrouck qui écrit des choses très intéressantes là-dessus en proposant des outils innovants comme le « préférendum »). On navigue assurément entre consternation et espoir. Quoiqu’il en soit, les Sciences de Gestion ont leur mot à dire puisque tu cites Freeman. Tout citoyen d’ailleurs doit mobiliser sa raison pour sortir du marasme puisque la raison évite la violence. L’universitaire a peut-être son rôle à jouer dans la Cité et, quand l’âge vient, peut-il se sentir un minimum libre pour prendre la parole.

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