
Dans sa récente campagne de publicité, l’offre de services comptables d’une start-up bien connue a retenu comme slogan « quand la compta va, tout va »[1]. Comme tout slogan, cette affirmation nous apparaît extrêmement trompeuse. Notons d’abord que la maîtrise d’un outil, comme la comptabilité, n’a jamais pu constituer une condition suffisante à la réussite d’une entreprise. Mais de quel type de réussite parle-t-on ? De quel type de comptabilité parle-t-on ? Telles sont bien ici deux questions centrales, un peu rapidement oubliées par nos amis publicitaires, de même que par une majorité de concepteurs et d’éditeurs de nouvelles offres de services digitalisés en matière de comptabilité.
Une réussite économique ou sociétale ?
Avant de « mettre la charrue avant les bœufs », il serait bon en effet de clarifier l’objectif poursuivi par l’entreprise. S’agit-il en effet d’assurer uniquement la performance économique et financière de l’entreprise, ou bien d’opter pour une approche beaucoup plus globale et holistique, prenant en considération l’ensemble des parties prenantes dans le cadre de l’écosystème de l’entreprise ? Faut-il, par ailleurs, considérer que le périmètre analytique de la comptabilité, normalement limité à l’entité prise en considération, est suffisant ? Ne vaudrait-il pas mieux, dans certains cas, envisager des problématiques de partage de la valeur sur une chaîne d’acteurs plus étendue (voir le cas emblématique des exploitations agricoles, et des prix d’achat n’assurant une rémunération décente des producteurs) ? Sommes-nous sûr enfin que l’approche comptable nous permet vraiment de comprendre les éléments clés sur lesquels il faudrait agir ? A en croire des auteurs comme Savall, Zardet et Cappelletti (2025), le modèle comptable standard s’avère par exemple incapable d’appréhender les coûts cachés (Trébucq et Husser, 2022), à l’origine de pertes économiques considérables. A en croire d’autres auteurs, à la renommée mondiale, comme Kaplan et Norton (2004), le modèle comptable standard s’avère aussi incapable d’appréhender la question des capitaux immatériels, alors même qu’il s’agit probablement des leviers clés de création de valeur. Comment dès lors prétexter que tout puisse aller, alors même que « rien ne va plus » dans la comptabilité. Il semble même qu’il pourrait devenir urgent de « refaire les jeux » de la comptabilité, puisque celle-ci n’arrive toujours pas à intégrer les questions sociales et environnementales. Comment espérer une prise en compte de la performance sociétale à partir d’une comptabilité strictement financière, décorrélée des questions de RSE ? Prétendre que « tout va » en matière sociale ou environnementale ne relèverait-il pas d’une appréciation un tantinet optimiste ?
Peut-on se passer de la comptabilité intégrée (Trébucq, 2018) ?
Certains prétexteront que la comptabilité financière n’a pas été conçue pour traiter de ces aspects. Ils espèrent du reste que les reportings extra-financiers ouvriront une fenêtre opportune à la résolution de ces questions. Par ailleurs, si l’on retient l’exemple de la comptabilité carbone (Trébucq, 2017), on notera que celle-ci repose principalement sur une analyse des flux physiques, conduite d’une manière quasi indépendante du traitement des données monétaires figurant sur les pièces comptables (voir l’exemple de la méthodologie Bilan CarboneÒ[2]). Cependant, il conviendrait d’élucider les raisons pour expliquer pourquoi nous ne disposons toujours pas d’une comptabilité en mesure de traiter conjointement et simultanément les aspects économiques, sociaux et environnementaux. Sous réserve qu’une telle comptabilité puisse advenir, il serait alors possible d’apprécier plus facilement non plus seulement la performance financière d’une entreprise, mais sa performance ESG, globale, durable. Dans une étude prospective menée récemment (Trébucq et Valakhnovich, 2025), on pourrait même espérer l’émergence prochaine de nouvelles formes de comptabilités dites prédictives[3], autrement dit non plus des comptabilités descriptives et à vocation rétrospective, mais de comptabilités permettant d’anticiper les évolutions futures de l’entreprise et de son écosystème.
De ces quelques constats, nous tirons finalement la proposition inverse du slogan initial, à savoir, c’est bien parce rien ne va plus, que la compta ne va plus, et qu’il faut urgemment la réformer. Ce travail ne pourra être mené sans une étroite coopération entre les pouvoirs publics, les entreprises, les experts-comptables et les acteurs académiques. Ce travail devra aussi être conduit non seulement à une échelle nationale, mais également européenne et internationale. Comme on a pu le constater avec les changements récents aux Etats-Unis, l’intérêt pour les questions de RSE peut fortement fluctuer en fonction des variations conjoncturelles et des orientations politiques. En 1902, Werner Sombart avait avancé la thèse selon laquelle la comptabilité en partie double avait permis l’essor du système capitaliste. Il s’agirait en 2026 de commencer à s’interroger sur les conditions de fonctionnement d’une nouvelle comptabilité utile à l’essor d’une économie circulaire, durable, résiliente.
Références
Kaplan, R. S., & Norton, D. P. (2004). Measuring the strategic readiness of intangible assets. Harvard business review, 82(2), 52-63.
Savall, H., Zardet, V., & Cappelletti, L. (2025). Renouveau du contrôle de gestion: Méthode des coûts-performances cachés. Éditions EMS.
Sombart, W. (1902) Der moderne Kapitalismus. Historisch-systematische Darstellung des gesamteuropäischen Wirtschaftslebens von seinen Anfängen bis zur Gegenwart, Munich/Leipzig, Duncker & Humblot, 1916 (2e éd. refondue), 3 vol. (2 vol., même éditeur).
Trébucq, S. (2017). Mise en place d’une comptabilité carbone à l’échelle des produits: le cas d’une PME de la filière bois. Recherches en Sciences de Gestion, 118(1), 65-96.
Trébucq, S. (2018). Vers une comptabilité intégrée?. In Théorie comptable et sciences économiques du XVe au XXIe siècle (pp. 309-323). L’Harmattan.
Trébucq, S., & Husser, J. (2022). Vers un modèle des coûts cachés intégrant les problématiques écologiques: Études de cas et nouvelles perspectives. Recherches en Sciences de Gestion, 150(3), 143-167.
Trébucq, S., & Valakhanovich, A. (2025, May). Nouvelles perspectives d’une comptabilité durable conversationnelle: une approche autoethnographique et prospective. In 46ème congrès de l’Association Francophone de Comptabilité.
[1] https://www.youtube.com/watch?v=FV3CtEQkTxI
[2] https://abc-transitionbascarbone.fr
[3] https://www.experts-comptables.fr/index.php/sic/434
Stéphane Trébucq est professeur des universités, en poste au sein de l'IAE de Bordeaux et de l'Université de Bordeaux, rattaché au laboratoire IRGO - Institut de Recherche en Gestion des Organisations. Il est actuellement responsable du projet RSE en PME, et de l'axe transition écologique au sein du regroupement des laboratoires en sciences de gestion de Nouvelle-Aquitaine. Il est par ailleurs responsable de la chaire capital humain et performance globale, et co-rédacteur en chef des revues classées Recherche et Cas en Sciences de Gestion (RCSG), et Gestion et Management Public (GMP). Il a récemment présidé le conseil scientifique du congrès RSE de la fondation Oïkos et la remise du prix des Immatériels de l'Observatoire des Immatériels. Ses recherches et publications sont consacrées à la RSE et aux nouveaux outils de gestion intégrant les problématiques de durabilité et de performance globale.

