
Laurine Rousselet: À l’automne 2009, tu es promu premier danseur à l’Opéra national de Paris sur la variation imposée « Solor » de La Bayadère (Acte II), et la variation libre extraite d’Arepo de Maurice Béjart. Comment avais-tu accueilli cette réalité ? Jusqu’à quand t’es-tu bien accordé avec elle ?
Vincent Chaillet : Même si j’avais bien préparé mon concours, ce fut un peu une surprise. J’étais plus outsider que favori cette année-là. Un de mes collègues, à qui le poste semblait promis, s’est blessé quelques jours avant l’échéance. Bien que désolé pour lui, j’ai compris que c’était une opportunité pour moi à saisir, qu’il n’y en aurait sans doute pas d’autre dans les années à venir. Alors, j’ai redoublé d’efforts, commencé à y croire, et j’ai été promu. Tout cela tient à peu de choses. Un instant où tout s’aligne. Physiquement, j’étais archi prêt, mais mentalement beaucoup moins. On ne parlait pas encore vraiment de ce « sujet » à l’époque.
Avant même de devenir Premier Danseur, j’avais déjà très envie d’aller voir ce qu’il se passait ailleurs. Mais je me suis dévoué corps et âme à l’Opéra, et à cette nouvelle position de soliste pendant les dix années suivantes. Je voulais profiter de chaque rencontre, danser des répertoires très variés, et faire honneur à la confiance qui m’était faite. J’ai été très gâté. Je travaillais et je dansais énormément, tant que je pouvais. Mais au bout de dix ans, l’envie d’un ailleurs est revenue frapper à ma porte. J’ai pris un premier congé sans solde, puis un second. J’ai adoré ces nouvelles expériences. La période COVID a fait le reste, j’ai quitté l’Opéra de Paris juste après.
L.R. : Un jour, tu m’as dit : « Je me suis offert pendant toutes ces années à l’Opéra, ma liberté ». Pourrais-tu alors nous parler de sa géographie, de son présent ? Dans quelle mesure es-tu toujours attaché à tes racines ?
V.C. : Après vingt ans à Paris, j’avais besoin de retrouver la campagne, et d’organiser mon temps de travail différemment. Aujourd’hui, je suis installé en Ariège, à Mirepoix, face aux Pyrénées. J’ai toujours besoin de voir plus loin. Au loin.
Je repasse encore régulièrement par l’Opéra de Paris où je suis invité pour enseigner, et je reste très attaché à cette Maison qui m’a vu grandir, où j’ai rencontré mes plus belles amitiés, et où j’ai tout appris. La vie, d’une certaine manière, la discipline et le dépassement de soi, les émotions fortes à l’infini, le lien avec le public. J’avais juste besoin de vivre mon métier autrement, avec une idée de « liberté » plus proche de celle que j’avais fantasmée depuis longtemps.
Désormais, je change de décor et de contexte en permanence, je voyage et fais encore davantage de rencontres. Je danse encore un peu sur des projets choisis, pour le plaisir, et pas obligatoirement pour la scène. J’enseigne beaucoup, en compagnies professionnelles comme dans de petites écoles, et je chorégraphie de nouvelles productions d’Opéra. Dans la mesure du possible, j’essaie d’organiser mon emploi du temps pour pouvoir redescendre en Ariège quelques jours entre chaque aventure.
L.R. : Tu t’es offert à tant d’écritures chorégraphiques (de Léonide Massine, Benjamin Millepied, Crystal Pite, Maguy Marin, John Neumeier, Rudolf Noureev, Marie-Agnès Gillot, etc.). Danser s’explique dans vivre/être/exister. As-tu l’impression d’avoir appris de l’expérience de l’inouï ? Dans le sens, comment pourrais-tu nous traduire le fait que le jeu scénique arbore des états de conscience modifiés ? Pourrais-tu alors nous rapporter des moments inoubliables ?
V.C. : Pour moi, la scène a toujours été un grand mystère. Il n’y a pas deux spectacles qui se ressemblent. Bien sûr, j’ai appris de chaque expérience, mais malgré le travail quotidien en studio, il reste une grande part d’imprévisible sur le plateau, d’autant plus devant un public. Il faut être en pleine conscience, connecté au présent, à tout ce qui a été répété en amont, faire confiance à sa mémoire musculaire, et pour autant, être capable de lâcher prise pour vivre le spectacle, se laisser happer par ses émotions, et celles que l’on veut transmettre à l’autre, à son partenaire comme à chaque spectateur, incarner son personnage ou simplement être soi, exister pour de vrai.
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Les Entretiens de Laurine Rousselet pour EXPERIMENTAL POETIC
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